Mlle Karima Slack Razi


J’ai prononcé la chahada le 20 septembre 1991. Si vous m’aviez dit il y a cinq ans que je me convertirais à l’islam, jamais je ne vous aurais cru. Rétrospectivement, je me rends compte qu’Allah m’a guidée de manière très subtile mais significative au point que ma vie entière semble être un processus vers cet aboutissement. Il est difficile de dresser la liste précise des facteurs qui m’ont menée vers l’islam car ce voyage ou processus a duré trois ans. Cette période de ma vie était vivifiante et épuisante à la fois. La perception que j’avais de mon identité et du monde qui m’entourait avait changé de manière draconienne. Certaines de mes croyances avaient été confirmées, d’autres, totalement anéanties. Quelquefois, je craignais de me perdre, d’autres fois je savais que telle était ma destinée et j’en éprouvais une joie immense. Durant ces années, certains aspects de l’islam m’intriguaient. Le point culminant de mon apprentissage lent et graduel de l’islam a été ce jour où j’ai prononcé la chahada, l’article de foi. Avant de m’intéresser à l’islam, je savais que j’aspirais à une vie spirituelle plus riche. Mais, jusque là, rien ne m’avait semblé acceptable ou accessible. J’avais été élevée essentiellement dans la tradition humaniste séculaire. Les principes moraux étaient fondamentaux, mais ils n’étaient jamais rattachés à l’existence d’un être spirituel ou divin. La religion prédominante dans notre pays, le christianisme, semblait asseoir le sentiment de culpabilité de l’individu. Je ne connaissais pas vraiment les autres religions. J’aimerais pouvoir dire que j’avais entrepris une quête spirituelle et l’étude approfondie de plusieurs religions étant donné le vide spirituel que j’éprouvais. Mais j’étais trop satisfaite de ma vie. Je suis issue d’une famille aimante et soudée. J’avais beaucoup d’amis intéressants et qui m’étaient d’un grand soutien. J’aimais beaucoup les études universitaires que j’avais entreprises et mes résultats étaient bons. En réalité, j’ai eu la ‘chance’ de rencontrer plusieurs musulmans qui m’ont encouragée à étudier l’islam.
Shérif est l’un des premiers musulmans à avoir joué un rôle dans ma réflexion spirituelle. Il était plus âgé et travaillait dans un programme tutorial pour l’action affirmative auquel je venais de participer. Il m’expliquait que son travail n’était pas très lucratif, mais qu’il était pleinement satisfait de pouvoir enseigner à ses étudiants. Il parlait doucement et aimablement. Son comportement m’attirait encore plus que ses paroles et je me disais : « j’espère arriver à cette paix d’esprit lorsque j’aurai son âge ». Nous étions en 1987. Plus je faisais la connaissance de musulmans, plus j’étais frappée non seulement par leur paix intérieure mais aussi par la force de leurs convictions religieuses. Ces âmes aimables contrastaient avec l’image violente et sexiste que je m’étais faite de l’islam. J’ai ensuite fait la connaissance d’un musulman, Imran, qui était l’ami de mon frère. Très vite je me suis aperçue qu’il était le type d’homme que j’aurais aimé épouser. Il était intelligent, sincère, indépendant et en paix avec lui-même. Comme nous envisagions tous deux la possibilité de nous marier, j’avais commencé à étudier sérieusement l’islam. Au début, je n’avais pas l’intention de me convertir; je voulais seulement comprendre sa religion car il m’avait clairement expliqué qu’il voulait que ses enfants soient élevés dans la foi musulmane. Je lui avait répondu : « s’ils finissent par devenir aussi sincères, paisibles, et gentils que toi, cela ne me pose aucun problème. Mais je dois d’abord mieux connaître l’islam.» Rétrospectivement, je me rends compte que j’étais attirée par ces âmes paisibles parce qu’elles contrastaient avec mon néant spirituel et la vacuité de mes convictions. Je ressentais un vide intérieur que la réussite académique ou les relations humaines ne parvenaient pas à combler entièrement. Néanmoins, à cette époque, je n’aurais jamais dit que l’islam m’intéressait. Je le percevais plutôt comme une poursuite intellectuelle. Cette manière de penser était compatible avec mon style de vie académique et pondéré. Je me considérais féministe et mes premières lectures étaient centrées sur la situation des femmes dans l’islam. Je pensais que l’islam les opprimait. Dans mes cours sur l’étude des femmes, j’avais lu que les musulmanes n’étaient pas autorisées à sortir de chez elles et qu’elles étaient forcées de se voiler. Je considérais bien sûr le hijab comme un instrument d’oppression que les hommes imposaient aux femmes plutôt qu’un moyen d’expression du respect de soi et de la dignité. Ce que j’avais découvert lors de mes lectures m’avait surprise. Non seulement l’islam n’opprime pas les femmes mais en réalité, il les libère en leur accordant des droits au Ve siècle que nous n’avons acquis dans ce pays qu’au XXe siècle : le droit d’être propriétaire et à la séparation des biens après le mariage, le droit de vote et le droit de divorcer.

Cette prise de conscience a été lente. J’y étais chaque fois résistante. Mais je trouvais toujours des réponses à mes questions. Pourquoi la polygamie est-elle autorisée ? Elle n’est permise que si l’homme est capable de traiter ses quatre femmes de manière équitable et même dans ce cas de figure, elle est déconseillée. Elle était néanmoins autorisée à l’époque du prophète car le nombre de femmes était supérieur à celui des hommes, particulièrement en temps de guerre, et pour qu’elles ne soient pas privées de la vie de couple et de la maternité. De plus, la polygamie est bien plus respectable que les relations illégitimes si répandues ici car la femme a un droit légal d’être prise en charge si elle devait avoir un enfant. Cette question était loin d’être la seule que je me posais et les réponses me prouvaient en fin de compte que l’islam accordait pleinement aux femmes les droits de tout individu faisant partie d’une société. Mais ces découvertes ne suffisaient pas à dissiper mes craintes. L’année suivante avait été riche en bouleversements émotionnels intenses. Ayant terminé mon master sur l’Amérique latine en automne 1989, j’avais décidé de prendre une année en tant ‘qu’enseignante’ suppléante, ce qui m’avait permis de me consacrer plus amplement à l’étude de l’islam. Beaucoup de choses que je lisais sur cette religion étaient logiques, mais elles ne cadraient pas avec ma perception du monde. J’avais toujours perçu les religions comme une béquille. Etait-il néanmoins possible d’y trouver un message de vérité? Les religions n’étaient-elles pas en grande partie responsables de l’oppression et des guerres dans le monde ? Comment alors pouvais-je envisager d’épouser un homme qui suivait l’une des principales religions du monde ? Chaque semaine, les informations télévisées, la radio ou les journaux racontaient une nouvelle histoire sur l’oppression des femmes musulmanes. En tant que féministe, pouvais-je réellement envisager d’épouser un homme qui partageait ces convictions ? Les gens étaient stupéfaits. Ils parlaient de moi à mon insu et s’inquiétaient de mon sort. En l’espace de quelques mois, toutes les certitudes s’étaient dissipées. Je n’étais plus certaine de savoir le juste du faux, le noir du blanc. Tout était gris.
Mais quelque chose me poussait à continuer, plus que mon désir d’épouser Imran. Je pouvais à n’importe quel moment cesser d’étudier l’islam et revenir à mon cercle de féministes, d’amis socialistes et retourner dans les bras aimants de ma famille. Bien que ces personnes ne se soient jamais détournées de moi, elles exerçaient sur moi une influence qui était lourde à porter. Je m’inquiétais de ce qu’elles diraient ou penseraient, car le regard des autres comptait beaucoup pour moi.

Je m’étais donc isolée de tous, ne parlant qu’à ma famille et à mes amis qui, je le savais, ne me jugeraient pas. Et je lisais. Mon désir d’apprendre l’islam n’alimentait pas juste une curiosité. Je luttais plutôt pour ma propre identité. Jusque là, j’avais rédigé plusieurs publications trimestrielles de référence. Je savais comment entreprendre une étude et comment défendre une thèse. Mais mon identité n’avait jamais été remise en question. Pour la première fois, je me rendais compte que j’écrivais pour faire plaisir aux autres. A présent, j’étudiais pour ma propre satisfaction. C’était troublant. Je savais que mes amis et ma famille m’aimaient, mais ils ne pouvaient pas répondre à mes questions. Je ne pouvais plus compter sur leur soutien. Imran était toujours là pour répondre à mes questions. Alors que j’admirais sa foi et sa patience qui avaient fini par être méritantes, je devais poursuivre seule mon cheminement spirituel afin que mon choix ne soit pas dicté par l’amour que j’éprouvais pour un homme plutôt que par mon propre salut. J’avais le sentiment de ne pouvoir me fier à rien ni à personne. Seule, effrayée, remplie de doutes, je continuais de lire.
Une fois satisfaite ma curiosité sur le statut des femmes dans l’islam et après avoir découvert à ma grande surprise la réalité des choses, j’ai commencé à m’intéresser à la vie du Prophète Mohamed et à lire le Coran. Plus je lisais la biographie du prophète (PSAL4), plus je remettais en question ma croyance initiale, à savoir qu’il n’était qu’un leader exceptionnel. Son honnêteté avant que le Coran ne lui soit révélé, sa gentillesse, sa clairvoyance et ses idées sur les évènements de son époque et sur le futur me poussaient à remettre en cause mes propres idées. Sa persistance dans l’adversité et, plus tard, son humilité face à son succès inégalé semblaient l’élever bien au-delà de la nature humaine. Même au plus fort de sa réussite, alors que son enrichissement personnel aurait été facile, il refusait de mener une vie qui le distingue de ses compagnons les plus pauvres.
J’approfondissais lentement mon étude du Coran. Je me demandais : « un être humain est-il capable de rédiger un livre aussi subtil, aux portées aussi lointaines ? » De plus, certains passages du Coran sont destinés à dicter au prophète le comportement adéquat et parfois à le réprimander. Je me demandais si le prophète pouvait faire son auto-critique. Petit à petit, mon étude du Coran devenait de moins
4 NDT : Que la Paix et le Salut d’Allah soient sur lui en moins une activité intellectuelle et de plus en plus une lutte personnelle.

Quelquefois, je rejetais tout en bloc – je trouvais le moyen de tout dénigrer et ne m’autorisais pas à croire que ce message puisse être authentique. Puis, j’étais soudain percutée par une phrase qui m’interpellait personnellement. Cette lutte avait commencé à une époque où un bouleversement et des doutes intérieurs forts m’animaient. Je lisais alors quelques versets vers la fin du second chapitre : « Allah n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité. » (Coran : chapitre 2 verset 286) Il est vrai qu’à cette époque, jamais je n’aurais admis que j’acceptais la vérité de l’islam mais la lecture de ces mots me soulageait. L’étude de l’islam ne dissipait pas mes craintes. Serais-je toujours aussi proche de ma famille si je me convertissais à l’islam ? Finirais-je par épouser un homme oppressif ? Aurais-je toujours une ouverture d’esprit ? Je croyais que l’humanisme séculaire était la vision la plus ouverte de la vie. Je m’apercevais petit à petit qu’il ne s’agissait que d’une idéologie, d’un dogme, au même titre que l’islam. Je me rendais compte que chaque individu avait sa propre idéologie et que je devais consciencieusement choisir la mienne. Je commençais à comprendre que je devais avoir confiance en ma capacité de jugement et prendre mes décisions seule – que je ne devais pas être troublée par les réactions négatives de mes amis ‘ouverts d’esprit’ et ‘progressistes’. A cette époque, commençant à me fier davantage à mon propre jugement, je devenais pour la première fois prête à me libérer intellectuellement. L’étude du Coran a duré deux ans et demi. Ses descriptions de la nature me ravissaient et la sagesse de son message me rassurait souvent. J’avais découvert la vie extraordinaire du prophète Mohamed (PSAL) ; j’étais heureuse d’avoir compris que l’islam affirmait que les hommes et les femmes sont égaux dans leurs différences et j’avais découvert qu’il accordait les mêmes droits, non seulement aux hommes et aux femmes, mais à toutes les races et à toutes les classes sociales, le seul critère de distinction étant le niveau de piété.
J’avais de plus appris à avoir confiance en moi et en mes propres décisions. C’est à ce moment que j’ai fini par me poser la question finale et cruciale : Puis-je croire en l’existence d’un seul Dieu ? Cette croyance constitue le fondement de l’islam. Après avoir satisfait ma curiosité sur les lois et l’émergence historique de l’islam, j’étais finalement arrivée à cette question cruciale, l’essence de l’islam. Je sentais que je faisais marche arrière : j’avais commencé par m’intéresser aux détails pour en arriver à la question spirituelle.

Je devais venir à bout des détails techniques et satisfaire ma curiosité académique avant de pouvoir en fin de compte réfléchir à la question spirituelle. Pouvais-je placer ma confiance dans un être supérieur ? Pouvais-je renoncer à ma vision humaniste et séculaire de la vie ? J’avais décidé à deux reprises de prononcer la chahada et chaque fois, je me désistais le lendemain. Un après-midi, j’avais été jusqu’à me prosterner et à toucher le sol avec le front, comme j’avais pu voir beaucoup de musulmans le faire, pour demander à Dieu de me guider. J’éprouvais une telle paix en me prosternant. Peut-être étais-je déjà musulmane dans mon coeur, mais en me relevant, je n’étais pas encore prête à prononcer officiellement la chahada. Quelques semaines plus tard, j’avais trouvé un nouvel emploi: enseigner dans une école secondaire. Les jours passaient très vite, j’étais submergée par la rafale de cours, d’engagements et de papiers à corriger. Le temps passait à une telle allure qu’à mon grand étonnement, je craignais de quitter ce monde sans avoir déclaré ma foi en Allah. Intellectuellement, je comprenais que la vie du Prophète Mohamed (PSAL) et le Coran constituaient trop de preuves pour pouvoir oser les nier. J’étais alors prête dans mon coeur à accepter l’islam. J’avais passé ma vie à chercher une vérité dans laquelle mon coeur et mon esprit d’une part, mon action, mes pensées, mon intellect et mes émotions d’autre part seraient en harmonie. L’islam m’offrait cette réalité. Je pouvais enfin avoir confiance en moi et être libérée. Quelques jours plus tard, j’ai prononcé la chahada. J’ai écrit dans mon journal personnel que j’ai enfin trouvé dans l’islam la validation de mes pensées internes et de mon intuition. En reconnaissant et en acceptant Allah dans ma vie, j’ai trouvé la porte vers la liberté spirituelle et intellectuelle.


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