Mr. Nuh Keller

Ce récit est celui du parcours d’un érudit avec lequel j’ai correspondu durant plus d’une année et que j’ai eu la chance de rencontrer lorsqu’il a répondu positivement à mon invitation à donner une série de conférences en Angleterre. Son histoire est plutôt unique car il fait partie de cette minorité de personnes qui sont retournées ou se sont converties à l’islam pour ensuite devenir des théologiens versés dans la tradition et l’orthodoxie islamiques. Il a à cet égard étudié la jurisprudence chaféite et hanafite (fiqh) ainsi que les fondements du fiqh (Aqida). J’espère que ce récit apportera des réponses à ceux qui se sont rapprochés de l’islam mais qui n’ont pas encore prononcé la chahada, qu’il rassurera ceux qui ont franchi ce pas et qui essaient d’apprivoiser ce merveilleux océan de l’islam, et qu’il consolidera et confirmera dans leur foi ceux qui ont eu la chance de naître dans des familles musulmanes, amin. Masud Ahmed Khan Né en 1954 dans la région agricole du nord-ouest des USA, j’ai grandi dans une famille croyante appartenant à l’église catholique romaine. L’Eglise représentait à mes yeux étant enfant un monde spirituel incontestable, qui était peut-être plus réel que le monde physique qui m’entourait. Mais en grandissant, en particulier après mon inscription dans une université catholique et grâce aux lectures que j’avais pu effectuer, mon rapport à la religion était de plus en plus source d’interrogations, tant au niveau de la foi que de la pratique. Ce changement était, entre autres, dû aux nombreux amendements apportés à la liturgie et aux rites catholiques à la suite du Second Concile du Vatican de 1963, laissant entendre pour le profane que l’Eglise était laxiste dans ses principes. Au sein du clergé, il était question de flexibilité et de pertinence liturgique mais pour les catholiques ordinaires, la confusion était de rigueur. Dieu ne change pas, ni les besoins de l’âme humaine et le Ciel n’avait pas envoyé une autre Révélation. Cependant, nous carillonnions, semaine après semaine, année après année, en ajoutant, soustrayant des passages et en passant du latin à l’anglais, pour enfin faire entrer les guitares et la musique folk dans les lieux de prière. Les prêtres ne cessaient d’expliquer et les profanes secouaient la tête. La recherche d’un discours pertinent avait fini par convaincre de nombreuses personnes que celui-ci n’avait jamais existé.
Une autre raison était l’existence de doctrines telles que la Trinité à laquelle personne dans l’histoire du monde, ni prêtre ni profane, n’avait pu apporter d’explication convaincante et qui avait fini par se résoudre dans une sorte de communauté divine gérée par Dieu le Père, qui dirigeait le monde céleste, son fils Jésus Christ, qui avait sauvé l’humanité sur terre et le Saint-Esprit qui était décrit comme une colombe blanche et dont le rôle était en réalité extrêmement limité.

Je me souviens que je voulais me rapprocher de l’un d’eux pour qu’il puisse veiller à mes intérêts, et dans cette optique, je priais parfois avec ferveur l’un puis l’autre, mais les deux autres demeuraient inlassablement présents. J’avais finalement décidé que Dieu le Père devait nécessairement prévaloir sur les deux autres, ce qui avait été l’obstacle majeur dans l’assertion de ma foi catholique, à savoir la divinité de Jésus. Il était en outre devenu clair dans mon esprit, à force de réflexion, que la nature humaine était en tous points contradictoire avec la nature divine, le limite et le fini d’un côté et l’absolu et l’infini de l’autre. Je ne me rappelle pas avoir un jour réellement cru en la divinité de Jésus, ni étant enfant ni plus tard. Un autre élément d’incrédulité était la commercialisation par l’Eglise de l’Au-delà, au travers de ce qu’elle appelait ‘les indulgences’. Faites ceci et cela et ainsi de suite et vous serez sauvé pour plusieurs années du purgatoire, ce que Martin Luther considérait comme mensonger au début de la Réforme. Je me souviens également que j’espérais trouver un Texte Sacré, une sorte de livre constituant un guide de conduite. J’avais reçu à l’occasion de Noël une Bible, une édition de luxe, mais à sa lecture, j’avais trouvé le discours très décousu et sans fil rouge au point qu’il était impossible d’y trouver une source d’inspiration pour un modèle de vie. Ce n’est que plus tard que j’ai appris la manière dont les chrétiens résolvent ce problème dans la pratique ; les protestants créent des théologies sectaires, chacune mettant l’accent sur les textes de leur secte et minimisant l’importance du reste; les catholiques dénigrent tout, à l’exception des fragments de leur liturgie. Pour un Livre sacré, il manquait toutefois un fil rouge permettant d’uniformiser l’ensemble du message.
Par ailleurs, lorsque je suis rentré à l’université, j’ai appris que l’authenticité du livre, en particulier du Nouveau Testament, avait été sérieusement remise en question en raison des études herméneutiques conduites par les chrétiens eux-mêmes. Dans un cours sur la théologie contemporaine, j’ai lu la traduction de Norman Perrin du livre de Joachim Jeremias, l’un des principaux exégètes du Nouveau Testament de ce siècle, « Le problème du Jésus historique ». Critique textuel, il était un maître en langues primitives et avait passé de longues années à les étudier pour enfin s’accorder avec le théologien allemand, Rudolf Bultman, qui affirmait avec force qu’il était impossible d’espérer écrire une biographie de Jésus car le Nouveau Testament ne constituait nullement une source fiable à partir de laquelle il était possible de raconter la vie réelle du Christ. Si ce constat avait été formulé par un ami du christianisme et l’un des experts les plus connus en textes liturgiques, je me demandais ce que ses ennemis pouvaient dire de plus ?

Et que restait-il donc à dire de la Bible sauf d’admettre qu’il s’agit d’une compilation de vérités et de fictions, de conjectures attribuées au Christ par les adeptes qui lui ont succédé et qui étaient eux-mêmes en désaccord les uns avec les autres sur l’identité du maître et sur son enseignement. De plus, si des théologiens comme Jeremias essayaient de se rassurer en affirmant que derrière les multiples additions apportées au Nouveau Testament existait ce qui s’appelle ‘le Jésus historique et son message’, comment un profane pouvait-il espérer le trouver ou le connaître, pour autant que cela soit possible? J’ai étudié la philosophie à l’université et j’ai appris à interroger quiconque prétend détenir la vérité : Que voulez-vous dire et comment le savez-vous ? Lorsque je posais ces questions sur ma propre tradition religieuse, je ne trouvais pas de réponse et je me rendais compte que le christianisme m’avait échappé. J’ai alors entrepris une quête qui n’est peut-être pas accoutumée pour beaucoup de jeunes en Occident, celle du sens de ce monde insensé. J’ai commencé là où ma propre foi a été anéantie, avec les philosophes, espérant néanmoins croire, trouver une philosophie à laquelle je pouvais adhérer, non pas la philosophie.
J’ai lu les essais du grand pessimiste Arthur Schopenhauer, qui avait élaboré une théorie sur le phénomène de la vieillesse et qui expliquait que l’argent, la célébrité, la force physique et l’intelligence disparaissaient avec les années, alors que seule demeurait l’excellence morale. J’avais appris cette leçon et je m’en étais souvenu pendant des années. Ses essais ont également attiré mon attention sur l’idée que l’homme a tendance à dénigrer avec l’âge ce qu’il défendait avec ferveur étant jeune. Animé d’un désir profond de trouver le Divin, j’avais décidé de m’imprégner des arguments athéistes les plus irréfutables que je pouvais trouver, espérant un jour pouvoir les rejeter. J’ai donc lu les traductions de Walter Kaufman des ouvrages de l’immoraliste Friedrich Nietzsche. Ce génie aux multiples facettes avait disséqué les jugements et les croyances morales de l’humanité à l’aide d’arguments philologiques et psychologiques brillants et avait fini par accuser le langage humain lui-même et la science du dix-neuvième siècle en particulier comme étant fortement et intrinsèquement déterminés et médiatisés par les concepts hérités du discours de la moralité qui dans leur forme présente ne pouvaient nullement espérer débrouiller le mystère de la vérité. Outre leur valeur immunologique contre le scepticisme, les travaux de Nietzsche avaient démontré la raison pour laquelle l’Occident était pro-chrétien, et avaient prédit avec précision la sauvagerie sans précédent du vingtième siècle, démystifiant le mythe selon lequel la science pouvait constituer un substitut moral à la religion devenue à présent langue morte.

Sur un plan personnel, ses diatribes contre le christianisme, en particulier dans sa « Généalogie de la Morale », m’ont permis de distiller les croyances de la tradition monothéiste en un nombre plus réduit de formes analysables. Il séparait les concepts superflus (comme le spectacle étrange du suicide sur la croix d’une déité omniprésente) des dogmes essentiels, qui, je le craignais sans pour autant y croire, n’étaient qu’au nombre de trois : Dieu existait, Il avait créé l’homme et avait défini la conduite à suivre et Il jugerait l’homme selon ses actes dans l’Au-delà pour le vouer à l’enfer ou le faire triompher du paradis, éternellement. C’est à cette période que j’ai lu les traductions du Coran que je trouvais admirable malgré moi, partagé entre les réserves agnostiques et la pureté de la description de ces concepts fondamentaux. Quand bien même elle ne véhiculait pas le message de la vérité, je me disais qu’il ne pouvait exister de religion aussi fondamentale dans le message révélé. En tant qu’oeuvre littéraire, la traduction de Sales si ma mémoire est bonne, n’était pas brillante et elle était ouvertement hostile à sa propre matière, alors que je savais que le texte original en arabe était célèbre pour sa beauté et son éloquence en comparaison avec les autres livres religieux de l’humanité. J’éprouvais le désir d’apprendre l’arabe pour lire l’original. De retour chez moi pour les vacances à la fin de mes études, je me promenais, après le coucher du soleil, dans une rue sale entre quelques champs de blé. Par une étrange inspiration, j’avais compris que ce moment était un moment de prière, de prosternation et d’adoration. Mais ce sentiment ne suffisait pas pour justifier un choix délibéré, il s’agissait plutôt d’une imagination passagère ou peut-être du début d’une prise de conscience que l’athéisme n’était pas un état d’être authentique.
J’avais porté en moi une part de ce trouble lorsque j’ai été transféré à l’université de Chicago où j’a étudié l’épistémologie de la théorie éthique, la manière dont les jugements de valeur morale pouvaient être établis sur base des études et lectures des oeuvres des philosophes dans l’espoir de comprendre l’incompréhensible, ce qui constituait à la fois un souci personnel et l’un des problèmes philosophiques centraux de notre époque. Selon certains, l’observation scientifique ne pouvait qu’établir des constats du type X est égal à Y par exemple. L’objet donné est rouge, il pèse deux kilos et mesure 10 centimètres de haut et ainsi de suite. Chaque fonction était donc scientifiquement vérifiable, alors que dans les jugements de valeur morale, l’élément ‘fonction’ est une supposition, une description qu’il est absolument impossible de mesurer ou de décrire scientifiquement. J’ai compris qu’une supposition était logiquement dénuée de sens, et en même temps, de toute moralité, une position qui me rappelait celle décrite par Lucien qui suggérait de fuir à la vue d’un philosophe comme de celle d’un chien enragé, car pour un individu, l’expédient constitue la règle et seul le consensus permet de contenir son comportement. Comme l’université de Chicago était plus onéreuse et que je devais payer les frais d’admission, j’ai trouvé un travail d’été sur la Côte Ouest dans un bateau de pêche en Alaska. La mer était une école de la vie à part entière et j’y suis retourné durant huit saisons pour des raisons financières.

J’avais fait la connaissance de nombreuses personnes sur le bateau et j’avais pu être en partie témoin de la grandeur et de la puissance du vent, de l’eau, des tempêtes et de la pluie, ainsi que de la petitesse de l’homme. Ce spectacle s’offrait à nos yeux comme un immense livre, mais mes compagnons de pêche et moi ne pouvions en discerner que les lettres qui s’inscrivaient dans le contexte que nous vivions : pêcher le plus de poissons possible dans le temps qui nous était imparti pour ensuite les vendre à la criée. Peu étaient capables de lire le livre dans son intégralité. Parfois, subrepticement, les vagues s’élevaient comme de hautes collines et le capitaine tenait le gouvernail fermement ou s’inclinait un instant plongeant comme un géant dans une vallée d’eau verte, puis le moment d’après, rejoignant les hauteurs dépressionnaires et revêches vers le ciel avant de surmonter la crête suivante et redescendre à nouveau.
Au début de ma carrière sur le pont, j’avais lu la traduction de Hazel Barnes du livre de Jean Paul Sartre « l’Etre et le Néant » où il affirmait que les phénomènes ne se produisent que suite à la prise de conscience du contexte existentiel des projets humains, un thème qui rappelait les manuscrits de 1844 de Marx, où la nature était le produit de l’homme, ce qui signifie par exemple que lorsque un mystique aperçoit une rangée d’arbres, sa conscience hypnotise une objet phénoménal totalement différent que ce qu’identifierait un poète, par exemple ou un capitaliste. Pour un mystique, il s’agit d’une manifestation, pour le poète, d’une forêt, pour le capitaliste, de bois de charpente. Selon la perspective, une montagne ne peut paraître haute que si l’intention est de la grimper, et ainsi de suite, selon les relations instrumentales impliquées dans les différents centres d’intérêts de l’homme. Mais les évènements naturels importants de la mer qui nous entourait semblaient défier, avec leur facticité têtue et irréductible, nos tentatives hébétées pour les apprivoiser. Soudainement, nous étions juste spectateurs, secoués par les forces qui nous entouraient et que nous ne comprenions pas, nous demandant si nous pourrions néanmoins les surmonter.

Certains, il est vrai, demandaient l’aide de Dieu dans des moments pareils, mais lorsque nous revenions sains et saufs à la terre ferme, nous nous comportions comme des hommes qui ne connaissaient pas grand-chose de Lui, comme si ces moments avaient été une folie passagère, auxquels il était embarrassant de repenser lorsque la vie offrait des moments plus joyeux. La mer nous avait appris entre autres cette leçon, à savoir qu’en réalité de tels évènements non seulement existent mais aussi qu’ils sont peut-être prépondérants dans notre vie. L’homme était petit et faible, les forces l’entourant étaient immenses et il ne pouvait pas les contrôler. Parfois, un bateau coulait et des hommes mouraient. Je me souviens d’un pêcheur sur un autre bateau qui avait jeté l’ancre près de nous, et qui comme moi était chargé de sortir de l’eau le filet de pêche. Il souriait dans l’eau pendant qu’il tirait vers le haut le filet du bloc hydraulique, le tassant soigneusement sur la poupe pour le préparer pour l’étape suivante. Quelques semaines plus tard, son bateau avait été retourné au cours d’une tempête survenue durant la pêche et il avait été attrapé dans le filet et avait coulé. Je ne l’ai revu qu’une autre fois, dans un rêve, me faisant signe de la poupe de son bateau. La force des scènes dont nous étions témoins, les tempêtes, les falaises impressionnantes hautes de plusieurs centaines de pieds, qui s’élevaient verticalement hors de l’eau, le froid, la pluie et la fatigue, les blessures occasionnelles et la mort des travailleurs, ne nous impressionnaient pas beaucoup pour la plupart. Les pécheurs étaient après tout supposés être résistants. La famille qui affrétait un bateau apprenait qu’elle avait perdu un membre de son équipage à la fin de la saison lors de son voyage en mer, toujours celui qui ne faisait pas partie de la famille, et sa perte leur permettait d’épargner les salaires qui auraient dû lui être payés.
Le capitaine d’un autre bateau était âgé de vingt-sept ans et péchait dans la mer de Béring des crabes pour des millions de dollars chaque année. Lorsque j’avais pour la première fois entendu parler de lui, nous étions à Kodiak, son bateau était à quai après un long voyage effectué quelques jours auparavant. Le capitaine était alors souffrant et se reposait dans sa couchette dans sa cabine de luxe. Il avait vomi du sang après avoir mangé un verre dans le centre ville la nuit précédente à la suite d’un pari. Son état de santé s’était amélioré lorsque je l’avais revu plus tard dans la mer de Béring à la fin d’une longue saison de pêche du crabe royal. Il travaillait dans cette timonerie, entouré de radios qui dirigeaient à l’aide d’un signal venant de n’importe où des ordinateurs, le récepteur Loran, des sonars, des profondimètres et des radars. Ses tableaux de lumières et de boutons étaient placés sous les fenêtres en sécurit formant un demi-cercle de 180 degrés avec vue sur la mer et sur les hommes situés sur le pont plus bas, avec lesquels il communiquait par haut-parleur.

Ils travaillaient souvent vingt-quatre heures sans interruption, tirant leur équipement des eaux glacées sous les batteries vigilantes d’énormes lumières électriques attachées aux mâts qui tournaient sans arrêt nuit et jour durant la saison hivernale. Le capitaine était connu pour son tempérament autoritaire et il avait un jour enfermé son équipage sur le pont sous la pluie durant onze heures parce que l’un des matelots était rentré prendre un café sans permission. Peu de matelots restaient plus d’une saison avec lui, bien qu’ils gagnaient presque le double du revenu annuel d’un avocat ou d’un agent de publicité pour ainsi dire, et en l’espace de six mois seulement. A cette époque, il était possible de faire fortune dans la mer de Béring avant que le nombre de pécheurs augmente entraînant la disparition des crabes dans ces eaux. Il avait jeté l’ancre et était de disposition plutôt aimable lorsque, après nous être amarrés à lui, il avait embarqué à bord de notre bateau pour s’asseoir et discuter avec notre capitaine. Ils avaient parlé longuement, regardaient parfois pensivement la mer à travers la porte ou les fenêtres, et d’autres fois leurs regards se croisaient brusquement lorsqu’un sujet de conversation les animait, comme l’opinion qu’avaient de lui ses concurrents. « Il se demandent d’où vient mon argent», disait-il, « et bien, je n’ai dormi chez moi qu’une seule nuit l’année passée ». Il avait ensuite ordonné à son équipage de lever l’ancre, et alors que son bateau s’éloignait et qu’il observait avec prudence l’eau à travers les fenêtres de la cabine, un filet de fumée s’échappait du tuyau de cheminée. Sa vigilance, son physique de Gaulois, ses voyages interminables pour le jeu et l’argent, me rappelaient d’autres animaux marins prédateurs. De tels individus, qui savaient comment gagner de l’argent mais qui n’avaient pas de but ou d’objectif ultime m’impressionnaient et je commençais de plus en plus à me demander si les hommes pouvaient vivre sans principes pour les guider et pour donner un sens à leur existence. A défaut, rien ne semblait nous distinguer de nos proies, excepté notre persévérance et nos capacités technologiques qui nous permettent de chasser plus longuement, sur une échelle plus grande et de manière plus dévastatrice que les animaux que nous chassons.
Ces considérations m’ont occupé l’esprit la deuxième année des mes études à Chicago où j’ai pris conscience, grâce à l’étude des systèmes philosophiques moraux, que la philosophie n’avait par le passé pas réussi à influencer de manière significative la morale des peuples et à empêcher l’injustice, et j’en étais arrivé à comprendre que l’espoir était infime pour qu’elle y parvienne un jour.

J’avais découvert que la comparaison entre les systèmes culturels humains et les sociétés dans leur succession et leur multiplicité historiques avaient conduit beaucoup d’intellectuels vers le relativisme moral, car aucune valeur morale ne pouvait, par ses propres mérites, être transculturellement valide, d’où la pensée nihiliste selon laquelle les civilisations humaines sont semblables à des plantes qui sortent de leurs graines et des sols qui les nourrissent, florissant pendant un moment puis mourant. Certains y avaient trouvé les prémisses d’une libération intellectuelle, parmi lesquels Emile Durkheim dans ses « Formes élémentaires de vie religieuse », ou Sigmund Freud dans son « Totem et Tabou », où il comparait l’humanité à un patient et diagnostiquait ses traditions religieuses comme une forme de névrose collective qu’il était impossible d’espérer guérir grâce à un athéisme scientifique profond, une sorte de salut à travers la science pure. J’avais acheté à cet égard la traduction de Jeremy Shapiro du livre de Jurgen Habermas « Le savoir et les intérêts humains », où il expliquait qu’il n’existait pas de science pure suffisamment fiable pour aller de l’avant et faire progresser le monde avec force et stabilité. Il appelait cette confusion le scientisme, non la science. La science dans le monde réel, disait-il, n’est pas dénuée de valeurs et encore moins d’intérêts. Les recherches auxquels des financements sont octroyés dépendent par exemple de ce que la société en question considère comme significatif, opportun, profitable ou important. Habermas faisait partie de la génération d’académiciens allemands qui, durant les années trente et quarante, étaient au fait des évènements de leurs pays, mais affirmaient qu’ils n’étaient engagés que dans la production intellectuelle, qu’ils vivaient dans le royaume de l’érudition et ne devaient pas se préoccuper de la manière dont l’état avait décidé de tirer profit de leurs recherches. L’interrogation la plus grave des intellectuels allemands lorsque les atrocités nazies ont éclaté au grand jour après la guerre a conduit Habermas à réfléchir profondément à l’idéologie de la science pure. Il était évident que l’optimisme du vingtième siècle de penseurs comme Freud et Durkheim n’était plus défendable.
J’avais commencé à réévaluer la vie intellectuelle autour de moi. Comme Schopenhauer, j’avais le sentiment que l’éducation supérieure devait accroître la valeur des êtres humains. J’avais néanmoins découvert qu’au cours des laboratoires à l’université, les étudiants proposaient de falsifier les données sur la recherche pour pouvoir financer l’année suivante, que les sommités ne permettaient pas l’enregistrement de leurs cours de crainte que leurs concurrents dans leur domaine de spécialisation s’en servent dans leurs recherches et publient des résultats plus avancés, que les professeurs se jalousaient les uns les autres à travers les manuels de cours. Les qualités morales fréquentes chez l’homme ordinaire simple semblaient caractériser également les académiciens sophistiqués au même titre que ce que j’avais pu constater chez les pêcheurs. Le spectacle comique des pêcheurs qui, après une prise importante qu’ils chargeaient sur le bateau, maraudaient dans tous les sens pour faire ostentation du produit de leur pêche n’est-il pas comparable à celui des doctorants qui se comportaient de manière semblable dans leurs livres et articles ?

J’avais le sentiment que le savoir n’avait pas fait d’eux des âmes plus nobles, que les qualités humaines ne résidaient pas dans la sophistication. Je me demandais si je n’avais pas fait le tour de la philosophie. Alors qu’elle avait démystifié à mes yeux le christianisme et m’avait permis de porter un regard critique réel sur ce qui m’entourait, elle n’avait pas encore répondu aux questions essentielles. J’avais, en outre, le sentiment que notre tradition intellectuelle, qui était vacillante, en était la raison ou peut-être la conséquence. Qui sommes-nous, fussions-nous philosophes, pêcheurs, éboueurs ou rois, excepté des petits acteurs dans une pièce que nous ne comprenions pas et où nous donnions notre dernière représentation, jouant avec application nos rôles jusqu’à l’arrivée de nos remplaçants? Mais pouvons-nous légitimement en espérer davantage ? J’avais lu « L’introduction de Kojves à la lecture d’Hegel », où il expliquait que pour ce dernier, la philosophie ne culminait pas dans le système, mais plutôt dans l’Homme Sage, qui était capable de répondre à toutes les questions sur les implications éthiques des actions humaines, ce qui m’avait conduit à penser à notre situation lamentable du vingtième siècle, où il n’est plus possible de répondre à une seule question éthique.
Comme si la maîtrise incomparable de choses concrètes dans ce siècle avait, d’une certaine manière, fini par faire de nous des objets. J’avais mis en contraste cette idée avec la notion du concret chez Hegel dans sa « Phénoménologie de l’esprit ». Un exemple de l’abstrait, selon ses termes, était la réalité physique limitée du livre que vous tenez dans les mains, alors que le concret était son inter-connection avec les réalités plus larges que cela présupposait, les modes de production qui déterminaient le type d’encre et de papier utilisé, les standards esthétiques ayant motivé le choix des couleurs et du design, les systèmes de marketing et de distribution qui l’ont conduit au lecteur, les circonstances historiques qui ont entraîné l’alphabétisation et le goût, les évènements culturels qui ont servi de référence pour le choix du style et de l’usage, bref, l’image plus large dans laquelle il avait été articulé et avait vu le jour. Pour Hegel, le mouvement d’investigation philosophique avait toujours conduit de l’abstrait au concret et au plus réel. Il pouvait donc affirmer que la philosophie conduisait nécessairement à la théologie, dont l’objet était l’ultimement réel, la Déité. Ce  principe me semblait être l’expression d’un manque irréparable dans notre siècle.

J’avais commencé à me demander si, en matérialisant notre culture et notre passé, nous n’avions pas en quelque sorte rendu abstraite notre propre personnalité par rapport au tout plus large de l’humanité à laquelle nous appartenons, en raison de notre nature réelle et son rapport avec une réalité plus élevée. A cette époque, j’avais lu plusieurs livres sur l’islam, entre autres ceux de Seyyed Hossein Nasr, qui affirmait que de nombreux problèmes en Occident, en particulier ceux liés à l’environnement, étaient dus à l’abandon par l’homme de la sagesse divine de la religion révélée, qui lui enseignait sa place en tant que créature de Dieu dans le monde naturel et la manière de le comprendre et de le respecter. A défaut de cette croyance, il brûlait et consumait la nature avec des formes d’exploitation commerciale de plus en plus efficaces sur le plan technologique, lesquelles ruinaient son monde de l’extérieur tout en accroissant sa vacuité intérieure car il ignorait la raison de son existence ou la finalité de ses actes. Je pensais que ce principe était légitime mais la question présumée était la vérité de la religion révélée. Tout ce qui existait à la surface de la terre, tous les systèmes moraux et religieux se valaient, tant qu’aucune ne pouvait prouver sans conteste qu’elle provenait d’une source supérieure, la seule garantie de l’objectivité, la force totale de la loi morale. A défaut, l’opinion d’un homme était tout aussi acceptable que celle d’un autre homme, et nous demeurions dans une mer indifférenciée de conflits d’intérêts individuels, dans lesquels il était impossible de s’opposer à la loi du plus fort. J’avais lu d’autres livres sur l’islam ainsi que certains passages du livre du théologien et mystique Ghazali, traduit par W. Montgomery Watt « Erreur et Délivrance», qui à la moitié de sa vie, à une période où il était empli de doutes et d’interrogations, avait réalisé qu’en dehors de la lumière de la révélation prophétique, rien ne pouvait être source d’illumination, et j’étais arrivé à la même conclusion à la suite de mes études de philosophie. Voilà l’Homme Sage auquel Hegel faisait allusion, dans la personne même d’un messager qui, à lui seul, avait été investi par Dieu de l’autorité de distinguer le bien du mal.
J’avais également lu la traduction de A. J. Arberrys « Le Coran interprété », qui m’avait rappelé mon désir initial de trouver un livre sacré. Même traduit, le Livre de l’Islam était clairement supérieur à la Bible dans chacune de ses lignes, comme si la réalité de la révélation divine, dont j’avais vaguement entendu parler durant ma vie, avait à présent été placée devant moi. Dans son style exalté, sa force, sa finalité inexorable, sa manière mystérieuse d’anticiper les  arguments d’un coeur athée et d’y répondre, la position de Dieu y était clairement affirmée de même que celle de l’homme, la révélation de l’impressionnante Unicité Divine attestant de la justice sociale et économique parmi les hommes.

J’avais commencé à étudier l’arabe à Chicago, et spécialement la grammaire durant un an avec pas mal de réussite, j’avais ensuite décidé de prendre un congé exceptionnel pour essayer d’approfondir ma connaissance de la langue durant une année d’études au Caire. De plus, le désir ’64’explorer de nouveaux horizons m’animait et après une troisième saison de pêche, je me suis rendu au Moyen-Orient. Je pense avoir compris en Egypte la beauté de l’islam, à savoir, le signe du pur monothéisme sur ses adeptes, qui m’avait touché plus profondément que tout ce que j’avais rencontré jusque là. J’avais fait la connaissance de beaucoup de musulmans en Egypte, pieux ou pas, mais tous étaient influencés par les enseignements de leur Livre dans une plus large mesure que ce que j’avais pu voir ailleurs. Ce voyage remonte à plus de quinze ans et je ne me souviens pas de tous les détails, ni de la plupart, mais ceux dont je garde le souvenir permettront peut-être d’illustrer la raison pour laquelle ils m’ont marqué. Je me souviens d’un homme sur la rive du Nil près de Miqyas Gardens, où j’avais l’habitude de me promener. Je passais par là lorsque je l’ai aperçu en train de prier sur un morceau de carton, face à l’eau. J’étais passé devant lui puis subitement, je m’étais arrêté pour le contourner, ne voulant pas le perturber. Je l’avais observé quelques instants avant de m’éloigner et j’avais constaté qu’il était absorbé dans sa relation avec Dieu, oublieux de ma présence, et encore plus de mon opinion sur lui ou sur sa religion. Il existait quelque chose de magnifiquement détaché dans ce spectacle, de tout à fait étrange pour un Occidental, pour qui la prière en public est virtuellement la seule chose obscène. Je me rappelle également un jeune garçon étudiant en secondaire qui m’avait salué près de Khan-al-khalili. Je parlais un peu l’arabe et il parlait un peu l’anglais et comme il voulait me parler de l’islam, il m’avait accompagné sur plusieurs kilomètres à travers la ville de Giza, m’expliquant consciencieusement sa religion. Au moment de nous séparer, je pense qu’il avait prié Dieu pour que je devienne musulman.
Je me souviens en outre de cet ami yéménite qui vivait au Caire et qui m’avait offert, à ma demande, une copie du Coran pour m’aider à apprendre l’arabe. Je n’avais pas de table près de la chaise où j’avais l’habitude de m’asseoir dans ma chambre d’hôtel, et j’avais l’habitude d’étaler les livres à même le sol. En  plaçant le Coran à côté des autres livres, il s’était calmement levé, l’avait ramassé en signe de respect pour ce Livre.

Ce geste m’avait impressionné car je savais qu’il n’était pas pratiquant, mais la manière dont l’islam l’imprégnait s’était exprimée. J’avais également rencontré une femme alors que je me promenais sur une route non pavée le long de la rive opposée du Nil (à Louxor). Mes vêtements étaient très simples et couverts de poussière et elle était âgée, tout habillée de noir de la tête aux pieds. Elle s’était approchée de moi et sans un mot ni un regard, elle m’avait glissé dans la main une pièce de monnaie si soudainement qu’elle m’avait échappé des mains. Lorsque je l’ai ramassée, elle avait déjà disparu. Elle avait cru que j’étais pauvre, bien que je n’étais d’apparence pas musulman, mais elle m’avait néanmoins donné de l’argent sans rien attendre en retour excepté ce que sa relation avec Dieu lui avait dicté. Ce geste m’a fait beaucoup réfléchir car rien ne semblait l’avoir motivée excepté cette relation. Les mois que j’ai passés en Egypte pour apprendre l’arabe ont constitué une source de réflexion importante. J’étais surpris de penser qu’un homme devait s’identifier à une religion, quelle qu’elle soit, et j’étais davantage impressionné par l’impact de l’islam sur la vie des musulmans, dont la noblesse de la destinée et la largesse d’esprit les distinguaient des adeptes de tout autre religion, voire des athées. Les musulmans semblaient posséder des qualités que nous n’avions pas. Le christianisme avait bien entendu ses points positifs, mais la confusion de ses dogmes semblait grande et j’étais de plus en plus incliné à apprendre l’islam car son expression était la plus complète et la plus parfaite. La première question que nous avions apprise durant nos premiers cours de catéchisme était : pourquoi avons-nous été créés ? La réponse à cette question était : pour connaître, aimer et servir Dieu. En réfléchissant aux personnes qui m’entouraient, j’avais compris que l’islam semblait dicter la ligne de conduite la plus détaillée et la plus compréhensive.
Je n’avais pas le sentiment que les désastres politiques des musulmans aujourd’hui tarissaient l’image de l’islam ou le reléguaient à un niveau inférieur sur l’échelle naturelle des idéologies mondiales Je pensais plutôt qu’ils marquaient une période triste dans un cycle historique plus large. L’hégémonie étrangère sur les territoires musulmans était responsable de la destruction profonde de la civilisation islamique durant le treizième siècle par les hordes mongoles qui avaient rasé les villes et semé la mort depuis les steppes de l’Asie centrale aux pays de l’islam. Le destin avait alors voulu que l’empire ottoman élève la parole d’Allah et l’établisse en tant que réalité politique vibrante qui a perduré plusieurs siècles.

Je pensais qu’il était temps pour les musulmans contemporains d’entreprendre une nouvelle cristallisation historique de l’islam, un idéal auquel il serait possible d’aspirer. Un ami du Caire m’a un jour demandé : pourquoi ne te convertis-tu pas à l’islam ? J’avais le sentiment qu’Allah avait suscité en moi un désir de faire partie de cette religion qui élève tant ses adeptes, des âmes les plus simples aux esprits les plus brillants. Devenir musulman n’est pas un acte de l’esprit ou une expression d’une volonté. Selon moi, la manifestation de la miséricorde d’Allah est ce qui m’a conduit à l’islam en 1977 au Caire. «Le moment n’est-il pas venu pour ceux qui ont cru, que leurs coeurs s’humilient à l’évocation d’Allah et devant ce qui est descendu de la vérité (le Coran) ? Et de ne point être pareils à ceux qui ont reçu le Livre avant eux. Ceux-ci trouvèrent le temps assez long et leurs coeurs s’endurcirent, et beaucoup d’entre eux sont pervers. Sachez qu’Allah redonne la vie à la terre une fois morte. Certes, nous vous avons exposé les preuves clairement afin que vous raisonniez. » (Coran 57 :16-17) Nuh Ha Mim Keller a traduit «The Reliance of the Traveller» (Umdat as-salik) de Ahmed Ibn Naqib al-Misri.


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